Arthur Mamou-Mani est un architecte français diplomé de l’Architectural Association de Londres et d’un Master à l’Ecole Nationale Supérieur d’Architecture de Paris-Malaquais. Nouvelle figure du design paramétrique, il donne des cours à l’Université de Westminster à Londres et est à l’initiative du FabPub, un fablab de fabrication numérique à Hackney. Sélectionné par le Burning Man Arts Organisation il relève, cette année, le challenge d’imaginer et de construire le temple de Burning Man. Rencontre avec un touche à tout…

Arthur Mamou-Mani par Carolyn Butler  –  © Mamou-Mani Architects

 

Bonjour Arthur ! Vous êtes un touche à tout à l’origine de nombreux projets d’architecture, d’installations pop-up, d’aménagement retail, d’intérieur et même de design produit – Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir architecte/designer ?

 

Je crois que j’ai toujours été un artiste au fond. Je peignais, j’étais perpétuellement en train de créer des choses, et d’un autre côté j’étais un “matheux”. J’avais donc ces deux aspects en moi, qui sont souvent séparés, à tort car il existe bien des métiers qui combinent les dimensions artistique et scientifique ! C’est le cas de l’architecture, qui s’est très rapidement imposée à moi.

 

Vous incarnez aujourd’hui une nouvelle figure du design paramétrique, un design qui croise différents savoir-faire, notamment : le code, les mathématiques et la modélisation 3D. Pourquoi favoriser la fabrication digitale par rapport à une architecture plus “classique” ?

 

Il y a plusieurs raisons. La première vient du fait que j’ai étudié dans une école anglaise (Architectural Association, ndlr) dans laquelle on nous apprend à penser différemment, et où se trouvait un fab lab  pionnier dans l’impression 3D et le design paramétrique. Habituellement l’architecture sépare le dessin de la fabrication elle-même, mais peu à peu ces domaines se sont rapprochés. Aujourd’hui, on a notre atelier de fabrication qui travaille main dans la main avec notre atelier de création.

 

Le design paramétrique s’est présenté comme une évidence car j’ai grandi avec des ordinateurs. Mon père a été pionnier dans le développement des SSII en France et nous ramenait des ordinateurs à la maison. J’ai tout de suite été subjugué par un programme sur Apple qui s’appelait “logo”, pour enseigner les bases de la programmation aux enfants, avec une tortue qui bougeait dans l’espace en fonction du code, et formait un dessin. On envoyait des indications à la tortue, et elle générait des formes qui nous surprenaient. On ne dessinait pas la forme, on donnait l’instruction et c’est elle qui dessinait cette forme.

 

C’est cette notion d’utilisation de l’ordinateur pour son intelligence plutôt que juste dans la modélisation de notre propre pensée. La nouvelle révolution est d’utiliser l’intelligence des machines pour pouvoir créer des formes optimales, par rapport au site, à l’environnement, à toutes les contraintes paramétriques qui influencent une forme, comme cela peut être le cas dans la nature : les êtres vivants sont influencés par leurs paramètres environnementaux.

 

Vous êtes à l’origine de wewanttolearn.net une plateforme qui permet aux étudiants de construire leurs projets dans le monde réel. À l’heure de l’open data le futur de l’architecture est-il collaboratif ?

 

Ah c’est une certitude ! Tout d’abord il est très dur de rester “dans son monde” lorsqu’on se confronte à internet. Aujourd’hui il y a de multiples plateformes en ligne, où l’on peut mettre un fichier paramétrique  que les autres parties prenantes d’un projet (en particulier les différents corps de métier – entrepreneurs, architectes, ingénieurs…) peuvent tester ou faire évoluer. Cela crée un cercle vertueux qui unit les corps de métiers, alors qu’ils ont souvent été séparés, chacun compartimenté dans son domaine d’expertise. Hier, nous étions en plein travail sur le temple que nous allons construire au festival Burning Man, et dans la salle se trouvaient un menuisier, un ingénieur, un architecte. Nous essayions de comprendre cette forme tous ensemble, pour intégrer l’esthétique, la structure, tous les paramètres qui rentrent en compte dans la création d’un bâtiment.

 

Parlons de votre rapport avec le secteur retail. Vous avez imaginé de nombreux magasins éphémères. En quoi leur conception diffère-t-elle de celle d’un magasin permanent  ? Selon vous, quelle est leur valeur ajoutée pour les marques ? et pour les clients ?

 

Le projet que nous avons imaginé en 2013 pour Karen Millen, fait partie de cette typologie. A l’occasion de leur collection printemps/été, nous avons habillé les 30 mètres de vitrine de son Flagship sur Regent Street à Londres. Nous avons pensé un tissu “architectural” qui faisait écho à un motif traditionnel, le smoking patterns, qui nous permettait d’allier les notions paramétriques avec des références culturelles ou poétiques. A l’extérieur, les gens étaient tellement intrigués par ce tissu dans la vitrine qu’ils rentraient pour le toucher, même s’ils ne connaissaient pas la marque Karen Millen. Cela a significativement augmenté le chiffre d’affaire de l’opération. Si la boutique éphémère ne crée pas de vraie vague, tant pour les consommateurs que pour la marque elle-même, cela ne fait pas venir les gens. Il faut les faire sortir de chez eux, créer une expérience riche, leur donner envie d’entrer voir ce qu’il s’y passe.

Le Magasin Karen Millen sur Regent Street. Photo par Agnese Sanvito © Mamou-Mani Architects

 

Vous venez tout récemment d’être nommé pour concevoir le temple central du festival Burning Man, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

 

Cela fait 5 ans que nous y allons avec mes étudiants de l’université de Westminster. Burning Man est une ville éphémère où il y a de l’art partout, avec environ 2 millions de dollars de bourse pour l’ensemble des artistes créant des structures au sein du festival. Il n’y pas de règles, chacun gère son autonomie, tout le monde est créateur et acteur de cette unité. Pour nous c’est un vrai challenge car il y a tout ce que nous aimons : des notions environnementales, éphémères et paramétriques. C’est une forme de bootcamp pour architectes, nous serons 125 cette année pour construire le temple central. Ce projet réunit tout ce qui fait l’architecture contemporaine : la collaboration, l’entreprenariat, la logistique, etc… Le bâtiment fera 20 mètres de haut, 60 mètres de large, il sera très lourd et assez coûteux. Nous sommes soutenus par la communauté du Burning Man car le temple est un lieu particulier. Ce n’est pas un endroit religieux mais un lieu spirituel, un lieu de recueillement, très profond et intense pour les festivaliers.

 

Comment se déroule le processus de sélection ?

 

Il s’agit d’un concours. Cette année, douze personnes ont proposé des temples. Le thème annoncé par le fondateur du festival, Larry Harvey, était “I, Robot”, tiré du livre d’Isaac Asimov. Un thème futuriste qui fonctionnait parfaitement avec le design paramétrique !

 

Galaxia – Le temple de Burning Man 2018  –  © Mamou-Mani Architects

 

Comment appréhendez vous ce nouveau challenge ? Le fait de concevoir une oeuvre éphémère qui sera réduite en cendres à la fin du festival contribue t-il à rendre le travail créatif plus intense ?

 

Le fait de brûler la structure fait partie du rituel de Burning Man. C’est une ville qui évolue à chaque édition où de nouvelles règles qui émergent. Le fait de brûler le bâtiment influe beaucoup sur le processus créatif ; cela implique par exemple d’utiliser des clous en bois. Cette structure va vivre, les gens vont la taguer, y coller des choses, écrire des mots dessus, on peut parler de “vandalisme spirituel” ! La structure dans son essence sera finalement détruite avant même d’être brûlée, et cela fait partie de l’interaction entre le public et les structures. Et c’est cela qui est intéressant quand on est architecte, car en faisant vivre un lieu, en donnant l’opportunité au public de l’expérimenter, on redonne une place importante à l’architecture, et on crée un lien constant entre le créateur, l’espace créé et celui qui va vivre une expérience dedans.

 

On observe un bouleversement des usages initié par les jeunes générations. Tout va plus vite: l’information, la consommation, les interactions humaines, l’accès à la culture et au divertissement. Ces nouvelles façons de vivre la ville interviennent-elles dans vos réflexions en tant qu’architecte ?

 

Ça c’est certain ! Que cela soit dans les moyens de transport, les nouvelles manières de travailler, les ordinateurs. Par exemple, nos bureaux sont des anciens containers de bateau. Nous les avons réaménagés en changeant leurs usages premiers. Mais finalement on pourrait imaginer l’inverse. Pourquoi ne penserions-nous pas à créer des bâtiments modulaires qui sont fait à partir de blocs architecturaux, comme c’est le cas avec les containers de bateau ?

 

Quand vous imaginez un lieu, à quoi pensez-vous en premier ? L’édifice, le design ou l’humain et ses usages ?

 

Principalement, je dirai que, tout d’abord, je regarde les références culturelles, je regarde autour pour voir s’il y a une méthode spécifique au lieu qui aurait été utilisée. Je regarde les plantes locales, je regarde le local, le contexte, quel type d’architecture est fait autour, est-ce qu’il y a un type historique, une raison pour laquelle ce style architectural a été réalisé ? J’analyse le site en lui-même et tous ses paramètres. Je n’essaye pas de me projeter personnellement, pour ne pas mettre mon égo dedans, je préfère que le site me parle. Il ne faut pas délier l’architecture de l’humain, l’histoire. Un bâtiment doit parler à l’âme des gens et créer une résonance en eux. L’outil paramétrique et son processus de conception et de réalisation organique, permet de construire des ornements architecturaux en lien avec l’homme et ses références culturelles.

 

Le nouveau Paris se construit chaque jour un peu plus, et vit une accélération dans son développement avec les multiples projets du Grand Paris. Est-ce pour vous une forme de fantasme de “construire la ville de demain”, comme a pu le faire Oscar Niemeyer avec Brasilia ?

 

C’est un fantasme tout à fait réel oui ! J’ai grandi à Paris, mon père a longtemps habité à Sarcelles en banlieue parisienne. J’allais souvent voir mes grands-parents, alors que nous vivions dans le 17ème arrondissement. L’intensité de la différence entre le 17ème et Sarcelles est marquante. A chaque passage du périphérique, j’avais l’impression qu’on passait d’un monde à un autre.

 

Concernant Niemeyer et Brasilia, il y a un énorme problème à créer une ville nouvelle car on part de rien. Je préfèrerais penser aux villes actuelles et les repenser de manière globale en créant des nouvelles choses avec des lieux pré-existants. J’aimerais reconnecter différentes zones qui sont déconnectées, en utilisant des outils ou des algorithmes qui me permettent d’identifier les espaces qui ne fonctionnent pas et comprendre pourquoi ils ne fonctionnent pas.

 

Pour conclure, nous allons faire appel à votre imagination. Vous êtes un explorateur du futur. Sur quelle planète êtes-vous ? Comment sont les gens autour de vous ? Que font-ils ? Quels sont les nouvelles tendances ?

 

Je suis sur Mars. Les gens autour de moi sont nés sur Mars et n’ont pas le même lien que celui que j’ai avec la Terre. Ils ont développé des systèmes très intelligents pour pouvoir optimiser leur utilisation d’énergie, et sont très créatifs car l’intelligence artificielle a remplacé beaucoup de travaux “robotiques”. D’une certaine manière la robotique a permis aux martiens d’être plus humains, et plus créatifs. Les gens ne travaillent pas, ils créent de manière constante. Dans cette ville hyper-créative, la population crée des objets et des bâtiments eux-mêmes, tout le monde a accès aux outils de création. Libérés de tous les aspects répétitifs de la création, ils sont plus créatifs. Chaque martien expose son expression singulière, dévoile son propre style vestimentaire et décoratif car leurs vêtements et leurs meubles sont réalisés à l’aide d’imprimantes 3D. Ils ont également des imprimantes pour la nourriture, et collaborent sur de multiples recettes gastronomiques. Les martiens communiquent très rapidement avec la Terre et peuvent imprimer des objets vivants grâce à des fichiers téléchargés. Il n’y a plus téléportation car les êtres peuvent être  et imprimés depuis une autre planète, sans perdre le temps extrême du voyage.

 

Vous arrivez sur un espace où tout est à créer. Quel bâtiment choisissez-vous de construire ? Que font les gens à l’intérieur de ce bâtiment ?

 

Le Arthur imprimé en 3D va d’abord scanner cet espace pour établir quelques règles qui prennent en compte la topographie, le climat, et surtout la culture locale. Les martiens ont développé une culture unique sur Mars, qui inclut des ornements en forme de galaxies. Je vais donc la respecter, et tenter de la comprendre pour construire des bâtiments en harmonie avec leurs manières de vivre !

 

Soutenez le projet du temple Galaxia de Burning Man 2018 pensé par Arthur Mamou-Mani ici

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